Depuis 1982, c’est-à-dire de mes deux ans jusqu’à mes dix-huit ans, j’ai passé mes vacances d’été dans une jolie maison authentique, à Hermance, un petit village à la frontière française dans le canton de Genève.
Cette maison était habitée par un couple d’amis de mes parents, M. et Mme Martingay. Nous allions chez eux quand ils étaient en voyage ou, parfois, nous faisions l’échange d’appartement et ils venaient à Porrentruy.
J’ai tout de suite aimé cet endroit et j’y découvrais mes premiers mots qui m’accompagnaient le reste de l’année : « Les cânas, le scchè, le llakk » -
Plus grande, je mettais tout le monde en émoi, lorsque je demandais durant le repas de midi : « On fait quoi aujourd’hui ? ». Alors que mes parents et mon frère désiraient surtout se reposer, lire et écouter de la musique ! Mon unique envie était surtout d’aller à la plage me baigner ! J’étais manifestement celle qui avait le plus la bougeotte ! Nous allions aussi nous promener à la rivière et nous passions une journée en ville de Genève au marché aux puces de Plainpalais et c’était l’unique fois de l’année où nous mangions au MacDo.
Mon frère, Grégoire, dormait dans la chambre du haut et moi dans celle du bas et nous échangions d’une année à l’autre, voire au milieu des vacances ! Nous aimions tous les recoins de cette maison, elle semblait habitée de secrets, d’objets divers et appelait à rêvasser ! Je me rappelle l’odeur… on y sentait la pierre, le bois, le chèvrefeuille en pleine floraison grimpant sur le balcon. Chaque année, ces odeurs nous envahissaient… l’odeur des vacances !
Il y avait la propriétaire du lieu, qui habitait l'autre moitié de la maison, qui donnait côté jardin. Nous lui rendions visite par une porte intérieure où nous toquions. Quand elle n’a plus été là, nous avions l’autorisation d’aller bronzer dans son jardin envahi de fleurs.
Il y avait l’épicerie où nous aimions nous rendre, acheter ce qu’on n’avait pas l’habitude en temps normal : du melon, de la pastèque, de la boisson Oasis, de la tomme de Savoie… Les épiciers nous étaient familiers.
Généralement, on y allait fin juin - début juillet, mais une fois nous nous y sommes rendus plus tard, et nous avons passé le 1er août au village. Moi, qui ne connaissais de cette fête que des discours ennuyeux, accompagné de pétards… Là, c’était différent ! Cela commençait par le cortège… Madame Martingay nous avait sorti des lampions. À la tombée de la nuit, tout le village était réuni, nous marchions… je prenais soin de mon lampion allumé à la bougie. Un animateur mettait l’ambiance, il nous motivait et donnait de la bonne humeur ! Puis nous avons encerclé la fontaine, nous tournions autour… et il a entamé la chanson « Le picoulet du doigt ». Nous répondions en chœur, alignant les gestes aux membres de notre corps désignés, mémorisant la chanson qui s’allongeaient… Je découvrais ce chant, j’étais émerveillée de nous amuser avec des gens inconnus, à chanter et à danser ! Ensuite, nous avons entamé « Alouette, gentille alouette ». Puis, nous sommes repartis en cortège jusqu’à la plage d’Hermance ou nous avons mangé une délicieuse soupe dans un joli bol en terre cuite. Il me semblait qu’on était au cœur de la nuit. C’était magique ! Ça a été mon plus beau 1er août !
Phil Collins a été notre voisin ! Il avait emménagé dans la maison à côté de nous ! M et Mme Martingay nous disait qu’il ne le voyait jamais, uniquement son chauffeur et quand on a montré une photo du chanteur, il s’avérait que le chauffeur c’était lui ! Mon frère, Grégoire, a pu lui parler quand Phil Collins est monté dans sa voiture, parquée derrière la nôtre. Et moi, je suis allée sonner. C’est sa femme Orianne qui m’a répondu et m’a donné une dédicace.
Pour l’anecdote, en écrivant ces souvenirs, je me rends compte que j’ai donné ce prénom à l'héroïne principale de mon roman « L’intouchable nudité »
Il y avait Geisha, la chatte des voisins ! Elle était magnifique avec ses longs poils blanc et gris !
Elle montait les escaliers extérieurs de notre maison et venait sur la terrasse se prélasser dans des bacs à fleurs à l’ombre du chèvrefeuille et j’allais la caresser… pendant des heures…
Une année, nous venions d’arriver, je regardais par la fenêtre, Geisha était sur le muret d’en face. Je dis « Oh il y a Geisha » et la petite tourne la tête, me vois et illico, elle descend du mur, traverse la route -toujours en marchant- avant de courir dans les escaliers pour me retrouver ! Ma Geisha !
Un jour, rentrés de nos vacances, M. et Mme Martingay nous demandent si nous faisions entrer la chatte ? Nous répondons que non, si elle essayait, nous la faisons sortir et c’est moi qui sortais pour être vers elle. Une fois que nous étions partis, Geisha est entrée dans la maison, descendue les escaliers et est venue dans la chambre, sur le lit où je dormais ! Ma Geisha !
Puis, un jour, elle a été malade, un cancer à la patte, elle ne bougeait plus beaucoup alors la voisine m’a fait venir dans son jardin pour que je puisse venir la caresser.
Puis M. et Mme Martingay ont déménagé à Lausanne. D’autres locataires y sont venus…
Récemment, je n’avais qu’une idée en tête y retourner ! Lors de ma conférence à Genève le 16 juin dernier, je décide d’y aller le soir !
Je sors du bus. Au lieu d’aller directement à la maison et à la plage, je décide de faire un tour à l’église, à la tour d’Hermance, à la rivière, à l’épicerie -fermée à cette heure- avant d’aller dans « ma » rue. Je vois une femme devant la maison de Geisha. Je lui demande si elle habite là. Elle me répond que c’est son ami. En lui mentionnant mes vacances d’enfance, elle l’appelle par la porte ouverte ! Je vois ce grand monsieur et lui raconte mes étés qui ont commencé il y a 40 ans en arrière ! Il s’avère que c’est le fils des voisins ! Nous discutons et nous refaisons toute l’histoire du village. Il me rappelle tous les noms de famille que j’avais oubliée, sans omettre, bien entendu Phil Collins. Son père avait fait déguerpir des journalistes qui se cachaient derrière la haie en disant "Mais laissez-le tranquille, bon sang !" Il se souvenait que ses parents avaient toujours des chats… mais il n’a pas grand souvenir de la mienne.
Je regardais « ma » maison, je regardais le chèvrefeuille en fleurs, toujours bel et bien là, je voyais la lumière dans la cuisine. Il me dit que c’est une femme qui vit là avec ses enfants, ils sont maintenant grands, mais, parfois, ils reviennent… et je lui demande :
- Vous croyez que je peux aller sonner, elle est gentille ?
- Ah oui allez-y !
Je regarde un peu inquiète d’aller la déranger… alors il ajoute :
- Si jamais, vous dites que c’est moi qui vous envoie !
Je le remercie cordialement de ce beau moment d’échange et je m’approche de la maison, je hume le chèvrefeuille et je monte les escaliers, le cœur battant… je regardais les escaliers, je crois que j’aurais pu les dessiner de tête, tellement ils étaient familiers.
Depuis la fenêtre de la porte, je vois la cuisine et elle n’a pas changé ! Le même meuble avec ces mêmes poignées !
Je sonne… au bout d’un moment, une femme vient m’ouvrir ! Je m’excuse d’être là, sans une demande particulière… et je lui explique… Elle me dit qu’elle se souvient de M et Mme Martingay, elle a repris leur maison et cela fait plus de 25 ans. Avant, elle habitait la même rue, plus loin. En regardant la salle à manger, je me suis souvenu du tableau qui était accroché : une assiette et trois œufs dessus ! Et j’ai dit : « Ah mais ce tableau, il est chez mes parents ! » Elle m’a dit qu’elle avait voulu changer la cuisine, mais avec le covid, elle n’a finalement pas fait le nécessaire, alors elle est là, identique, sauf un bout de la paroi en moins afin de l’éclaircir... Elle a repeint les murs en blanc du salon afin de lui donner de la lumière. Elle m’a montré la cage d’escalier avec la lampe de mon époque ! Je regarde et caresse le pommeau de l’escalier… elle comprend mon geste et me sourit d’empathie. C’était comme, si je n’avais jamais quitté cette maison… J’aurais pu aller à l’étage, ou descendre… je savais tout comment c’était, les recoins, les murs non droits, la couleur de la salle de bain, le lavabo derrière la porte de la chambre du bas, le piano à queue, le rideau avec l’arbre quatre saisons à la chambre du haut, le premier tremblement de terre que j’ai vécu dans la chambre de mes parents… tout était là…
Cet endroit, je l’ai souvent revu en rêve… et j’ai toujours rêvé que j’y retournais…
Je lui ai dit que l’odeur était discrète, mais je la sentais encore. Et non, ce n’était pas l’odeur du curry que son fils venait de cuisiner!
Ensuite, elle m’a demandé ce que je faisais. Je lui ai dit que j’écrivais, mon père était libraire, comme M. Martingay… Elle était enthousiaste des sujets de mes livres, elle désirait se les procurer. Elle m’a demandé de nous tutoyer et de garder contact !
Je lui ai dit que j’étais heureuse de l’avoir rencontrée et de savoir que cette maison avait été si bien habitée durant toutes ces années.
Quel bonheur d’avoir osé grimper les escaliers pour dire bonjour !
Je suis arrivée sur ma plage de nuit, tout au loin, avec la lumière, on aperçoit Genève : « Les canards, le jet, le lac ».
/image%2F0921615%2F20230704%2Fob_3fb478_1990.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_a0c54a_whatsapp-image-2023-06-28-a-18-54-03.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_94ee7d_whatsapp-image-2023-06-28-a-18-54-032.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_a60d83_whatsapp-image-2023-06-28-a-18-54-04.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_251876_whatsapp-image-2023-06-28-a-18-54-041.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_c33359_whatsapp-image-2023-06-28-a-18-54-04f.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_ef2d06_whatsapp-image-2023-06-28-a-18-54-043.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_529b62_whatsapp-image-2023-06-28-a-18-54-044.jpg)
/image%2F0921615%2F20230625%2Fob_683caf_tour-petit.jpg)
/image%2F0921615%2F20230625%2Fob_6f09b9_riviere-petit.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_bf7f31_20230616-210250.jpg)
/image%2F0921615%2F20230625%2Fob_2de171_phil-petit.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_62741c_1995-phil-collins.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_2622b6_1989.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_ac2e90_1989-2.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_c82db0_1989-2.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_7ca457_1993.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_7eb58e_whatsapp-image-2023-06-28-a-18-55c-14.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_c7a120_whatsapp-image-2023-06-28-a-18-55-1f3.jpg)
/image%2F0921615%2F20230625%2Fob_1b6ba8_lamaison-petit.jpg)
/image%2F0921615%2F20230625%2Fob_6c0b6e_escalier-petit.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_d70856_1990-2.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_914178_1992-2.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_7119ef_1992.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_04b966_whatsapp-image-2023-06-28-a-18-55-f23.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_8334d1_1998.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_6664a0_whatsapp-image-2023-06-28-a-18-55-2d4.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_bb0336_whatsapp-image-2023-07-04-a-11-49-43.jpg)
/image%2F0921615%2F20230625%2Fob_569145_lejetdegeneve-depuis-hermance.jpg)
/image%2F0921615%2F20230705%2Fob_d75994_whatsapp-image-2023-07-04-a-11-49-02.jpg)